Paniers à emporter

Je ne résiste pas à ce texte que je vous fais partager. Le conte est un monde à revisiter, et ici, Monique a réussi avec brio à retranscrire ses valeurs :  d’un brin de magie et d’un coup de langue de chat, miaôw…!

Prochain rendez-vous en atelier le 10 juillet, un travail de groupe et un nouveau « Panier à emporter » à venir !

 

 

Le Chat Botté

 

Le jour se lève à peine. Dans l’étable où il fait encore noir, l’air frais de la porte ouverte se heurte à l’odeur puissante du purin. Avec la force de l’habitude, Bastien se dirige vers le léger bruit des harnais et du souffle des bêtes. Un meuglement très doux lui souhaite la bienvenue, auquel il répond par une claque amicale sur une cuisse chaude. Connivence du petit matin. Le tintement familier des ustensiles en fer blanc attire les chats qui accourent, se frottent aux bottes du fermier, s’étirent et chassent un reste de sommeil dans de brefs bâillements triangulaires et roses.

La première giclée de lait sonne au fond du seau. Une chatte tigrée au ventre pendant entreprend une toilette minutieuse de ses mamelles. Ses frères s’assoient sur la paille et recouvrent leurs petits pieds d’un gracieux mouvement de queue. Résignation pleine de dignité.

Le front de Bastien se détache enfin du flanc de sa bête, c’est le signal. D’un pas lourd il transporte le seau jusqu’aux gros bidons rangés devant la porte. Au passage, il attrape une assiette sur une étagère, grogne un peu contre la meute féline qui colle à ses bottes et menace de le faire tomber. Au moment de verser le lait mousseux dans le premier récipient, il hésite un instant et regarde la chatte. Puis, penchant le seau avec précaution, il commence par remplir l’assiette qu’il a posée par terre.

« Tiens ma Belle, le dessus de bonne crème pour toi »

 

Dans un creux de foin, au-dessus de l’étable, une portée de chatons commence à s’animer. De petites boules tigrées partent à l’aventure, escaladent des bottes de paille qui leur semblent des montagnes, tombent dans des ravins, piaillent et s’effraient de leur propre audace. Le plus hardi arrive au bord du précipice qui mène directement dans le râtelier des vaches, à mille lieues en contrebas. Un glissement de terrain, une chute brutale de quelques fétus. Dans un grand miaulement désespéré il dégringole, pattes écartées et griffes sorties, se tortille et se débat dans la pluie de foin, et trouve enfin une surface stable où s’agripper. Le voilà sur le rebord de la mangeoire. Il vacille, glisse sur la paille meuble, et tombe de nouveau du côté du mur. Un puits s’ouvre, une grotte sombre qui l’avale sans bruit.

 

Depuis quelques jours Bastien trouve sa chatte inquiète. Elle se frotte frénétiquement sur ses jambes, vient le chercher jusque dans la maison, malgré l’interdiction formelle d’y pénétrer. Quand il revient de mener les vaches au pré ce matin-là, elle lui barre carrément la route. Le fermier s’arrête, se gratte la tête.

« Miao »

« Qu’est-ce que tu as la Belle ? »

« Merrrouing »

Elle s’enfuit alors de quelques pas, se retourne, repart. Bastien la suit jusqu’à l’étable silencieuse. La chatte escalade d’un bond le râtelier, s’assoit au bord, regarde son maitre.

« Mia »

Un tout petit cri, si léger qu’à peine envolé, il se dilue dans l’air.

« C’est un de tes petits qui est là ? »

Fouillant des yeux et de la main la rigole sombre entre le mur et les planches de bois, il touche soudain un objet inattendu : une de ses vieilles bottes est là, coincée depuis des années sans doute, ligotée de toiles d’araignées poussiéreuses.

« Miaa ! »

Le cri se fait plus impérieux. Dans un grand rire, le fermier extrait de la botte une minuscule touffe de poils hérissés, qui crache des insultes et ouvre des yeux paniqués.

« Toi, je vais t’appeler le chat botté ! »

La grosse main tient le chaton par la peau du cou et l’élève à hauteur d’homme, dans un rayon du soleil oblique du matin. Rapidement, mais avec douceur, la couleur de la lumière change. Le bleuté du levant fait place à un jaune orangé inattendu à cette heure-ci, qui dore d’un bref éclat les yeux encore bleus du petit chat. Le temps pour Bastien de se retourner vers la porte en clignant des paupières, tout est redevenu normal.

Ou presque : le chaton a disparu.

Incrédule, l’homme regarde ses mains, le sol, la chatte qui ronronne et se frotte la joue contre une poutre, l’air de dire : « affaire classée, parlons d’autre chose »

C’est en repartant qu’il s’aperçoit soudain que la botte n’est plus là, elle non plus.

 

Les années passent. Belle et son maitre vieillissent ensemble. Le règlement s’est assoupli : la chatte peut maintenant dormir au chaud sur un fauteuil de la maison, mais elle est la seule.

Progressivement, Bastien diminue l’activité de sa ferme. Il loue à son voisin, ravi, la plupart de ses terres.  Mais à chaque nouvelle vache vendue, il lui semble devoir se justifier :

« tu comprends Belle, je ne peux plus maintenant. J’ai les reins cassés. Je ne suis plus bon à rien »

Parfois, il se demande encore ce qu’est devenu le petit chat. Les premiers temps, il a cherché, appelé, retourné l’étable de fond en comble.

« Tu ne te fais pas beaucoup de soucis, toi », reprochait-il à la chatte indifférente. Elle interrompait alors sa toilette et le regardait tranquillement, de ce regard énigmatique des chats qui semblent détenir les secrets des dieux.

Et puis, avec ce fatalisme des paysans que les caprices de la météo obligent à la résignation, il n’y a plus pensé.

 

Le camion des abattoirs emporte la dernière bête. Quand le haillon se referme dans un grand claquement de métal, le vieux fermier sursaute. Il repart chez lui lentement, en s’appuyant plus lourdement que jamais sur la canne qui ne le quitte plus maintenant.

Le soir, il donne à sa chatte le dernier bol de lait crémeux.

« C’est la fin, ma Belle… »

 

Quelques jours plus tard, le voisin inquiet vient frapper à sa porte.

« Oh, Bastien ?! »

Aucun bruit. Pas de mouvement. La porte est fermée à clef, et les rideaux des fenêtres ne laissent rien deviner.

 

Ce sont les pompiers qui l’ont trouvé. Il était assis sur son fauteuil, bien droit, le visage serein et comme illuminé par une grande joie, un sourire léger flottant sur ses lèvres. Quand ils ont défoncé la porte, un chat s’est échappé brusquement de la maison : une bête magnifique à la fourrure tigrée. Le temps d’un instant, le soleil couchant a allumé des reflets chatoyants sur ses flancs, et un éclair d’or dans ses yeux.

Les mains de Bastien étaient posées en une dernière caresse sur le dos de la chatte, endormie pour toujours elle aussi. Aux pieds, il portait une paire de bottes toutes neuves.

 

Monique

 

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